Surmonter par « la voix européenne » le péché originel du G 20 ?

g20Avant le G 20 était le G 6. On l’a peut-être oublié, ainsi que ce que l’on pourrait appeler son « péché originel », qui pèse durablement sur la suite des « (in)décisions » de l’actuel G 20, ce velléitaire « directoire » du monde. Il est temps que les fauteurs de trouble y remédient.

Le paradoxe natif du G 20 consiste en ceci qu’il est d’origine européenne, française plus précisément, et qu’il va dès l’origine consolider le statut monétaire mondial privilégié monétaire du dollar américain, alors même que celui-ci vient de perdre sa justification, puisqu’en rendant inconvertible en or le dollar au beau milieu du mois d’août 1971, les Etats-Unis ont répudié la responsabilité internationale, qui était la contrepartie de ce privilège, et au passage plongé l’économie mondiale dans la tourmente des changes flottants, véritable poison de la mondialisation. Si le rapport de force à l’intérieur du monde occidental, et l’absence d’une voix européenne forte, rendaient  inévitable la pérennisation de ce « désordre » monétaire, la légalisation de ce coup de force, il n’était peut-être quand même pas pas nécessaire de solenniser ainsi cette sorte de « Münich » monétaire français et européen et d’en prendre l’initiative[1]. C’est en effet  le Président français Giscard d’Estaing qui a réuni en novembre 1975 à Rambouillet le premier Sommet des Grands de ce monde, acte de naissance de ce du  « G 6 », devenu rapidement  G 7 (G8 avec l’invité « Russie »). Le G 20 placé désormais sous les feux de la rampe  n’est en effet qu’un G7, augmenté  des grands pays émergents, ces nouveaux riches devenus entretemps les créanciers des grands pays riches d’hier aujourd’hui surendettés, lesquels ont tout à coup compris l’intérêt « d’inviter à la table des grands » ces anciens pauvres.

 

C’est donc à Rambouillet que l’Europe, sous influence française, a ouvert la porte aux accords internationaux de la Jamaïque de janvier 1976, réformant les statuts du FMI et généralisant, pour la première fois dans l’histoire monétaire mondiale, à l’ensemble du monde le régime de monnaie-papier, de « fiat currency », c’est-à-dire de monnaie à valeur discrétionnaire et malléable, source directe ou indirecte de tous les maux économiques et financiers contemporains (déficit et endettement public indéfini, instabilité des changes, marchés de dérivés etc…) dont on ne pourra venir à bout qu’en en supprimant les causes. Le communiqué final du sommet de Rambouillet enregistrait  sobrement le  « rapprochement entre les points de vue des Etats-Unis et de la France…qui facilitera un accord ultérieur dans le cadre du FMI ». En fait Giscard d’Estaing abandonnait, « sans coup férir » et sans contrepartie, une politique gaullienne prophétique en faveur d’un étalon monétaire international impartial[2]. Et il provincialisait durablement l’Europe sur le plan monétaire, qui  bricolera « dans son coin » un ersatz de stabilité monétaire interne, sous le nom de serpent monétaire, puis de Système Monétaire Européen, enfin d’un Euro à usage principalement interne, mal ficelé dès le départ et dans lequel elle reste emberlificotée.

 

« Le dollar reste notre monnaie, mais c’est votre problème », on connaît la formule cynique de John Connally. La gestion du dollar « mondial » relève depuis lors des seules préoccupations internes des Etats-Unis : la politique monétaire devient un outil de maintien ou de restauration rapide, de la compétitivité américaine. A la Jamaïque, « dans le cadre du FMI », en réalité on institutionnalisera bravement le dumping monétaire comme règle de droit international.  Ce faisant on donnera droit de cité au mercantilisme « monétaire » américain et l’on décrètera la guerre des changes permanente, en dépit des dénégations  hyprocrites des G 20 successifs, après lesquels chacun s’en retourne en conscience, qui vers ses « abenomics », qui vers son énième « Quantitative Easing » mensuel.

 

Les peuples souverains, les secteurs privés, et le monde académique ont-ils bien pris la mesure de ce coup d’état à la pérennité duquel chaque Sommet du G 20 veille scrupuleusement en rappelant de manière rituellement pharisaïque « l’engagement des parties à s’orienter plus franchement vers des régimes de taux de change davantage liés au marché (sic) et à une plus grande flexibilité des taux de change » ? Les chefs d’entreprise et les syndicats d’Europe ont-ils bien conscience que l’on a relancé sans le dire la mécanique infernale des années trente, où les « dépréciations compétitives » des monnaies ont succédé aux dévaluations compétitives et les politiques monétaires non conventionnelles aux politiques protectionnistes d’exportation du chômage connues alors sous le nom de « beggar thy neighbour policies ». Tous errements nationalistes auxquels après guerre l’on avait pourtant voulu définitivement remédié par le binôme d’un système de changes fixes à double étage et du désarmement douanier dans le cadre du GATT (l’un n’allant alors « évidemment  pas » sans l’autre).

 

L’Union Européenne a-t-elle les moyens de transformer cette bataille perdue, dont les effets négatifs sont mondiaux, en une victoire finale, il est optimiste de le croire en l’état de désinformation des « opinions publiques éclairées » sur ce sujet, devenu affaire d’états et de banquiers centraux (banquiers des Etats rappelons-le). Elle en a en tout cas l’opportunité au moment où elle se lance à l’initiative des Etats-Unis, que l’histoire invite à tout espérer de tels partenaires, dans une négociation parfaitement déséquilibrée sur le libre échange, puisque l’aspect monétaire en est exclu[3]. En parlant, en parallèle de cette négociation bilatérale,  d’une seule voix dans le cadre du G 20 ou « dans le cadre  du FMI », elle pourrait en effet contribuer au bien commun économique mondial qui passe par un étalon monétaire stable et impartial sans lequel il n’est pas de mondialisation soutenable, équitable et acceptable pour les peuples. En cessant d’être un nain politique spectateur de projectiles que l’Ouest et l’Est s’échangent par-dessus sa tête, ce géant économique rendrait un « signalé service » à la zone euro, à l’Europe et à la planète tout entière.


[1] L’exécutif français est coutumier de ces défaites glorieuses : le Français qui était la première langue diplomatique n’a-t-il pas superbement laissé sa place à l’anglais lors des négociations du Traité de Versailles, parce que le Président Poincaré était désireux de faire admirer au reste du monde réuni à « Versailles » la qualité de son anglais.

[2] On ne peut que renvoyer à l’extraordinaire conférence de presse de De Gaulle de février 1965. Mais on soulignera ici que l’héritier inattendu du « Général » en la matière est François Mitterrand. Celui-ci écrit en juillet 1973 au Premier Ministre Pierre Messmer  en tant que chef de l’opposition un magnifique texte « gaullien » invitant à ne pas abdiquer devant le diktat monétaire américain et dénonçant l’incapacité de la CEE à organiser sa défense (cf La paille et le grain, Flammarion, 1975, pp. 186-192).

[3] Le « think tank » MOMAGRI a calculé que le protectionnisme monétaire américain (effet combiné des politiques monétaire et de change américaines) équivalait sur la période 2004 à 2009 à une subvention (inattaquable devant l’OMC) de 70 milliards de dollars à l’agriculture américaine.Cf:http://www.momagri.org/FR/agence-momagri/Soutiens-Globaux-a-la-Production-Agricole-SGPA-Resultats-et-enseignements-pour-les-Etats-Unis-et-l-Europe-sur-la-periode-2005-2010_1127.html

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