L’enjeu européen, c’est de rééquilibrer le monde

Principe de subsidiaritéL’enjeu principal de l’Union Européenne (UE) est de contribuer à la construction d’un monde plus équilibré et plus juste où la finalité humaine prédomine et à un mieux vivre mondial (la finalité de l’économique selon Aristote) qui ne se confonde pas avec la croissance du PIB par habitant. Il est temps qu’elle assume, pour compte commun, un positionnement mondial qui lui donnerait enfin du sens aux yeux des Européens. Ce géant économique doit cesser d’être un nain politique. L’UE doit enfin rentrer dans son costume et affirmer sa vision plus universaliste du bien commun mondial, tout en osant défendre lucidement ses intérêts et ses ressortissants, sans agressivité mais sans complexe, à l’égard en particulier des Etats-Unis(1) (EU), et concourir plus franchement à l’émergence du reste du monde. Le pacte du « monde libre » d’après la seconde guerre mondiale n’est plus pertinent. James Galbraith, le fils du plus célèbre John Kenneth Galbraith, résume bien ce pacte dans son livre pénétrant « L’Etat prédateur ». « Pendant les guerres mondiales, la première comme la seconde, les EU ont été beaucoup plus qu’un allié militaire : ils ont été aussi « l’arsenal de la démocratie » et, en plus, le banquier de la démocratie. Les deux guerres ont renforcé la position financière des EU, elles ont fait passer les réserves d’or du monde entier sur notre territoire, et elles nous ont permis de dicter les termes de l’ordre monétaire de l’après-guerre. En vertu des accords de Bretton-Woods en 1944, cet ordre allait être centré sur le dollar : ce serait la devise-clé, à laquelle serait fixée la valeur de toutes les autres. Ces accords reposaient sur un donnant-donnant implicite entre les EU et les gouvernements démocratiques anticommunistes d’Europe et (finalement) du Japon. Nous leur avions fourni et continuerions à leur fournir la sécurité militaire, dont le parapluie nucléaire représenté par les forces stratégiques américaines. De leur côté, ces pays acceptaient une subordination diplomatique et financière, et ils ont continué à l’accepter longtemps après que leurs économies se sont pleinement relevées de la guerre…et après être passés à la création de positions de force, voire de domination, industrielles et technologiques…. »(2) . C’est à cette lumière qu’il faut comprendre les vues américaines sur l’Europe et notre vocation désormais. Les EU regardent l’UE comme un allié dont le rôle principal est de servir de force pacificatrice mondiale dans sa zone d’influence propre. L’extension continue de l’UE est le meilleur vecteur de ce rôle d’auxiliaire précieux et le meilleur garant d’une « minorité européenne » durable. Tout absorbée à la digestion de nouveaux partenaires de plus en plus éloignés économiquement, politiquement et culturellement de son noyau historique, elle est bien en peine de devenir une puissance politique autonome, a fortiori une puissance rivale. La position américaine en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE est un parfait révélateur de cette cynique suzeraineté. L’incongruité de cette prise de position américaine, l’idée qu’elle puisse se comparer à une prise de position européenne, inadmissible vu des EU, en faveur de l’entrée du Mexique dans les EU, n’est pas une donnée immédiate de la conscience politique américaine. Or, la raison d’être de ce pacte de soumission d’après-guerre a disparu : « la tentative de le remplacer par un fac-similé, ‘la guerre mondiale contre le terrorisme’ a échoué »(3) en raison de l’impuissance américaine à maîtriser ce processus qu’elle enflammerait plutôt. Voilà donc tout tracé l’enjeu politique immédiat et plus lointain de l’UE pour le monde : se constituer en véritable « entité politique », ce qui passe par une claire conscience de la différence entre le dedans et le dehors, entre les intérêts communs des Etats-nations européens (qui ne disparaîtront heureusement pas), leur claire distinction de ceux des EU, même si ceux-ci sont une puissance alliée : par exemple dans la négociation actuelle sur le traité transatlantique de libre-échange (4)dont le sujet monétaire est étonnamment absent. L’UE doit se dégager progressivement du pacte léonin d’après-guerre. L’outil à plus fort levier pour le faire, le plus recevable par les EU et le plus fructueux dans notre relation avec la Chine et le monde émergent, est d’ordre juridique. Ainsi l’UE pourrait se fixer l’ambition, afin de peser sur la donne mondiale et aux yeux des Européens, de faire partout prévaloir l’état de droit international (international rule of law). Porter le modèle d’un monde plus juste, plus humain, plus soucieux de la veuve et de l’orphelin contemporains vis-à-vis des si nombreuses victimes du droit du plus fort dans le monde, est une « grande querelle » à la hauteur de notre histoire – et à laquelle nos réajustements et notre réorganisation internes peuvent s’ordonner. . Bernard Cherlonneix – La Croix – 23/12/2014

1- Cf la « Lettre ouverte à Jean-Claude Juncker » sur l’affaire BNPP et sur le rôle oublié de Goldman Sachs dans la crise grecque et celle de l’Euro du 6 juillet 2014 : http://www.iprd.fr/?page_id=6929
 2- Seuil, Economie Humaine, 2009, pp. 281-282.
 3- Idem, p. 292.
 4- Voir l’éditorial de Bertrand de Kermel du 10 octobre 2014 sur ce sujet : http://www.iprd.fr/?page_id=6929

Une réflexion au sujet de « L’enjeu européen, c’est de rééquilibrer le monde »

  1. Une entite politique… il serait grand temps effectivement que cela prenne enfin forme ! Le monde bouge, et vite ! L’Europe a beaucoup d’atout, mais elle doit montrer coherence, force et souplesse. Un challenge pationnant mais un equilibre difficile a trouver…Indispensable et necessaire pour une mondialisation positive pourtant !

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