Les banques centrales : Docteur Jekyll et Mister Hyde

Un-remake-pour-Dr-Jekyll-et-Mr-Hyde_portrait_w532Les banquiers centraux sont soumis à une schizophrénie redoutable. D’un côté, leur formation classique les incline à un discours de défense et illustration de l’orthodoxie financière publique et privée, aujourd’hui d’incitation aux réformes structurelles[1]. De l’autre, l’ADN des banques centrales les conduit à jouer un rôle déterminant dans ce que l’on appelle la « financiarisation » de l’économie et les pousse vers une « hétéropraxie » croissante dont on peine à imaginer une sortie par le haut.

Seule leur origine permet de comprendre cette contradiction apparente. L’existence des banques centrales contemporaines consacre en fait la revanche tardive des monarques absolus discrédités par l’irrespect de leurs engagements, qui devaient leur fortune et leur survie à de grands financiers privés dont ils devaient se résoudre à utiliser le « crédit ». Paul Morand résume bien cette insupportable dépendance, et en creux le vœu auquel les banques centrales répondront de manière posthume, lorsqu’il écrit dans son histoire de Fouquet, que : « A défaut d’une Banque de France, l’Etat s’adressait aux banquiers particuliers »[2]. Les banques centrales sont donc d’abord les banques des Etats, au double sens du terme.

A cette aune, l’apogée de stabilité monétaire connue sous le nom d’étalon-or, qui va du début du 18 ème siècle au début du 20 ème siècle, et coïncide avec la naissance et le développement des grandes « banques publiques d’émission », ne peut pas être comprise comme l’accomplissement d’un dessein autocratique bienveillant. Elle doit plutôt l’être comme le bénéfice collatéral et provisoire de la stratégie de cheval de Troie des « monstres froids » étatiques, tenus de longuement montrer patte blanche, avant de dominer le territoire bancaire, sur lequel ils s’étaient initialement contentés de prendre pied. Ainsi, de l’imposition en 1914 du cours forcé des billets de banque, indispensable pour mener à bien la première guerre totale, jusqu’à l’achat massif d’obligations d’Etat dans les années 2010 (dit « quantitative easing » pour ne pas dire « politique des assignats ») pour soutenir la croissance et les bourses, il ne s’agit au fond que du déploiement continu de l’ADN d’origine des banques centrales, comme le soutiennent les auteurs de « Monnaie, histoire d’une imposture »[3].

Aujourd’hui encore ce n’est qu’en exhortant à l’orthodoxie de gestion des finances publiques (du moins en Europe continentale), ou en jurant que l’hétéropraxie ne sera que provisoire, que les banques centrales permettent aux Etats d’aller plus loin qu’ils ne sont jamais allés[4], en temps de paix en tout cas, en matière de déficit et d’endettement publics, conduisant ainsi nos économies, nos sociétés, en « terra incognita ».

Cette duplicité constitutive est particulièrement bien illustrée par le travail conduit en toute discrétion sur la « réglementation bancaire » qui, affublée de l’épithète « prudentielle », avait une parfaite allure d’orthodoxie financière. Comment deviner que sous ce pavillon de respectabilité puisse s’être concoctée, dans le secret démocratiquement regrettable des débats entre banques centrales, au sein d’un comité dit de Bâle, l’étrange cuisine du Docteur Cooke, selon laquelle, le risque de prêt à un Etat souverain ne pouvait (et ne peut d’ailleurs aujourd’hui encore !) être qu’égal à zéro, et ne nécessite donc de la part des banques prêteuses aucun capital destiné à faire face à un risque « imprévisible » de défaut ? Un genre de « prudence » qui a mené tout droit, « vingt ans après », à la crise mondialisée du risque souverain… Et pèse lourdement sur la croissance potentielle.

Les acteurs économiques, chefs d’entreprises, cadres et salariés, les organisations professionnelles, et les grandes confédérations syndicales, au niveau national, européen et mondial, ont-ils vraiment pris la mesure du « dévoiement » de fond du « financement de l’économie » au détriment du secteur privé, de l’industrie, de l’entreprise, en particulier petite ou moyenne, de leur création d’emplois, induit par cette « réglementation bancaire prudentielle », décidée à leur insu et orthogonale à celle d’une économie de marché réputée libérale ?

Il est grand temps, comme y invitent diverses ONG spécialisées, telles que Finance Watch, Better Finance for all, Oxfam Fair Finance, que le secteur privé dans toutes ses composantes, non financières en particulier, et la société civile, s’emparent de la question financière en devenant partie prenante des cercles décisionnels, jusqu’à présent secrets ou trop discrets, des règles et enjeux de la finance contemporaine. Afin de contraindre les banquiers centraux, mandataires des Etats, à surmonter leur contradiction originelle et à faire réellement prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers des puissants du secteur public et financier. Bref, à prendre au mot le statut d’indépendance dont ils sont légitimement fiers pour passer du service d’Etats chroniquement impécunieux au service des Sociétés et des Nations.

Bernard Cherlonneix   Président de l’Institut pour le Renouveau Démocratique[5]

 

[1] Voir ce sens les fortes lettres du Gouverneur de la Banque de France au Président de la République dans les derniers rapports annuels de cette institution : http://www.banque-France.fr.

[2] In « Fouquet ou le Soleil offusqué », Gallimard, 1961.

[3] Philippe Simonnot, Charles Le Lien, Perrin, 2012, en particulier la chapitre 4 : « Le Brumaire des banques centrales ».

[4] Voir « Les errements des banques centrales » d’Isabelle Job-Bazille, in « Perspectives » n° 15 / 142, Etudes économiques du Groupe Crédit Agricole.

[5] Cf http://www.iprd.fr

 

Voir article paru sur « www.LaTribune.fr

 

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