A l’Ouest du nouveau : Big Brother !

 

Les lecteurs d’Orwell avaient été prévenus contre les interprétations hâtives et évidentes qu’ils pouvaient faire de la lecture de son « 1984 », dont les ventes viennent de connaître un sursaut significatif aux Etats-Unis.  Ce roman futuriste publié en 1949 par l’auteur d’ Animal Farm prêtait le flanc  à  une interprétation simple de « Big Brother »  comme le grand Frère russe des pays «  libérés » par le Camarade Staline, aussitôt enfermés manu militari dans le camp socialiste  bientôt  officialisé par le pacte de Varsovie. Avait-il déjà Mao en ligne de mire notre romancier sismographe ? Ou n’était-il pas plutôt prophète à  la manière de l’ancien testament révélant des choses qu’il ne  connaitrait pas lui-même, mais qui résonnait déjà dans sa sensibilité  prémonitoire  ?

C’est ce à quoi fait immanquablement penser le surgissement à l’Ouest d’un Big Brother du « monde libre » (en novlangue),  sous la forme du programme PRISM  et le lancement d’un avis de recherche international par tous  les shérifs américains du monde, contre le traître et « wanted » Edward Snowden, ce nouvel Antigone dont la tête est mise à prix par de nouveaux Créon qui s’ignorent.

Tout d’un coup, le caviardage à l’ancienne du courrier personnel  que  dépeint Ernst Lubitsch   dans  son film Ninotchka ou les écoutes téléphoniques version STASI dont le  film « La vie des autres » de Florian Henckel von Donnersmarck nous rend témoins, prennent un terrible coup de vieux et donnent une impression d’amateurisme au regard de ce monde dans lequel nous sommes entrés sans nous en apercevoir et où nous sommes comme nus dans notre salle de bain. Un monde  dans lequel virtuellement tout message est conservé, archivé, et toute conversation peut être connue et dévoilée (que l’on pense à celle de DSK avec sa femme dans le taxi le conduisant à l’aéroport de New York révélée quasiment  en temps réel par les médias sans scrupule aucun quant au respect de la vie privée). Le panoptique Benthamien dont Michal Foucault faisait l’emblème du « surveiller et punir » de l’Etat moderne sort de sa réserve pénitentiaire et revêt une dimension cosmique. Technologie numérique aidant, l’Ouest vient d’accoucher au débotté d’un Big Brother avec de nouveaux miradors invisibles et ultra-performants. Cet « occident nouveau »  fait froid dans le dos en « ringardisant » l’espionnage « à la papa » des totalitarismes du 20 ème siècle, et en lui donnant rétrospectivement  un aspect quasi-artisanal.

Il ne s’agit pas pour nous dans ce billet de verser dans une équivalence trop rapide et inappropriée entre les Etats-Unis et l’ex URSS ou la  Chine actuelle et de céder à un réductionnisme facile et tendancieux. Il s’agit  en revanche de ne pas perdre sa lucidité vis-à-vis de nos fondamentaux  et  de bien prendre conscience que les « fantastiques » technologies de l’information universalisent la tentation de l’abus de « contrôle »,  si nous ne les (ou nous) surveillons pas de près.  Rien de ce qui est inhumain ne nous est définitivement étranger.  Big Brother ne revêt  pas seulement  la figure « quelque part » rassurante d’un extérieur menaçant propice  à la mise en route de mécanismes ancestraux de victime- émissaire que la guerre froide avait favorisé des deux côtés du rideau de fer. Il se pare de prétextes fallacieux ou en partie justes, mais il est tapi au fond de nous. Le totalitarisme, ou de manière plus générique et plus atemporelle la volonté de contrôle de l’autre, notamment par l’information qu’on détient sur lui à son insu, l’abus de pouvoir par abus de savoir, nous guette de plus près que nous n’osons  l’imaginer.

Bossuet déclarait, dans son Sermon sur la mort qu’ « entre toutes les passions de l’esprit humain, l’une des plus violentes, c’est le désir de savoir », et Aimé Césaire écrit plus largement que « chacun porte en lui un Hitler qui s’ignore ».  La curiosité infinie et déplacée pour la vie d’autrui, le vertige devant  la liberté de l’autre et l’envie de le diriger ou de l’anéantir  constituent les racines humaines profondes de ce qu’Orwell nommait Big Brother, avides de toute opportunité de regain.

Seule une  jurisprudence résolue et modernisée d’Etats de droit protecteurs de la personne privée, guidée par une lucide  culture  des antiques  vertus  de prudence, de justice, de force et de tempérance (de retenue) au niveau de la société civile et de la société politique, bref ce que l’’on nomme couramment  « civilisation », sera à même de  tenir dynamiquement en laisse ces tendances tyranniques, technologiquement potentialisées, et de leur imposer les nécessaires  limites. Vaste programme… mais à notre portée.

2 réflexions au sujet de « A l’Ouest du nouveau : Big Brother ! »

  1. Beaucoup de loies et principes venant des Droits de l’Homme permettraient deja d’eviter cela. Encore faut il les appliquer et savoir gerer le controle et la contrainte… Peut etre aussi cesser les lobbies disant que nous n’avons pas le choix ? Peut etre faire mieux prendre conscience aux societes des concequences de tels negations de leurs droits fondamentaux ? Beaucoup ignorent encore trop que ce ne sont pas que les voyous qui sont les victimes…et se sentent hors d’atteintes… Il y a sans doute quelque chose a faire par la avec les associations des droits de l’Homme et une meilleure connaissance de l;histoire, meme tres recente pour etre accueillie par les jeunes…

  2. Faut il restaurer la monarchie pour avoir un chef n’ayant pas besoin de penser à s’enrichir et donc uniquement focaliser sur le bien être de ses citoyens ?

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