Besoin d’un choc de vérité !

Une commission d’enquête est créée par l’Assemblée Nationale après le parjure du ministre du budget Jérôme Cahuzac pour vérifier si le mensonge sous serment sur un fait dénoncé par Mediapart depuis décembre 2012 ne cache pas d’autres mensonges de « ses supérieurs », qui l’auraient couvert et soutenu. Comment, se dit-on in petto, ignorer à ce niveau de responsabilité ce qu’un journaliste a pu savoir ou ce qui était une banalité sur la place financière de Singapour ? Et c’est une bonne raison pour le citoyen de se réjouir, et même de s’étonner, de cette initiative intempestive pour faire la vérité dans cet apparent cloaque, peu en importe la motivation. C’est de cette manière que le pluralisme et l’intérêt partisan servent en fait la cause publique de la démocratie et ce bien commun de la cité qu’est l’honnêteté.

Las ce beau geste démocratique, fugitif regain de la théorie de la séparation des pouvoirs,  est en train de périr de sa propre audace et de nous faire mesurer l’aune véritable de la démocratie française actuelle. Après la révélation par la journaliste Charlotte Chaffanjon[1] (ô combien nécessaire presse d’investigation !) d’une discussion le 16 janvier dernier portant sur la convention d’entraide fiscale entre la France et la Suisse à l’Elysée à la suite d’un Conseil des ministres entre le ministre du budget,  le Président, le Premier ministre et le ministre de l’Economie et des Finances, confirmée par celui-ci,  nul ne sera vraiment surpris de constater que l’ex-ministre Cahuzac continue à mentir sous serment comme un arracheur de dents en « ne se souvenant pas » (il a la mémoire vraiment courte) avoir participé à un tel échange. Cependant cette révélation et cette confirmation ont tout naturellement conduit le Président UDI de la commission d’enquête à demander l’audition du Premier ministre pour trancher définitivement ce point et voir si par hasard « l’honnête » Jean-Marc Ayrault n’aurait pas lui-même effrontément menti devant son souverain à la télévision en prétendant ne pas avoir soupçonné l’existence de cette affaire et n’avoir découvert l’existence de ce compte que lors de l’aveu du coupable, tout comme le Président Hollande, lui-même inatteignable ès-qualité par la commission en vertu d’un étrange atavisme de monarchie absolue en régime démocratique, l’a fait lui-même, par le même canal, la main sur le coeur.

Mais ici le jeu démocratique, qui risque de tourner au jeu de massacre il est vrai, s’arrête soudain : on apprend que le Premier ministre n’a pas l’intention de déférer à cette demande, car il n’y aurait là que « des coups à prendre » (sic). Et pour que cet étrange refus d’audition par une commission d’enquête dont l’objet même est de voir jusqu’où le mensonge d’Etat remonte dans cette affaire ait une apparence démocratique, on apprend que les députés PS de la commission, majoritaires, ont « spontanément » voté contre cette audition le 25 juillet, prétextant une volonté de s’opposer à un  « coup politique ». La majorité de la commission d’enquête parlementaire décide d’empêcher que la commission enquête : c’est « poutinien » ou tristement « bananier ». On peut d’ailleurs imaginer les cris d’orfraie à babord si une majorité UMP avait commis le même « forfait » (le mot n’est pas trop fort) anti-démocratique.

Le citoyen qui rédige ces lignes pense en tout cas, et il n’est pas le seul, que le peuple souverain a le droit savoir si ses « ministres », y compris les premiers d’entre eux, ont bien tous menti dans cette affaire légitimement scandaleuse, en particulier pour une gauche très moralisatrice sur le sujet « financier » : menti par omission d’abord, tant que le scandale n’avait pas éclaté, pour couvrir un ami politique (et peut-être qui sait un bailleur de fonds du parti par blanchissement d’argent sale ?) en pensant que le peuple français n’en était pas à sa première couleuvre (ce qui peut dénoter une assez grave erreur appréciation quant à l’évolution de l’esprit public sur la corruption des « élites ») ; par commission ensuite en  prétendant ne rien savoir d’un fait connu de la presse (et de bien d’autres moins bien placés qu’eux) et ne pas même avoir nourri quelque soupçon (ne serait-ce que par prudence) ; menti enfin par une logique fatale d’enferrement à partir d’une dénégation initiale, devenue pour eux comme le sparadrap du Capitaine Haddock dans « L’affaire Tournesol ».

Mais ce refus de l’exécutif de déférer à la demande de l’instrument choisi par le parlement pour faire sortir la vérité du puits d’où elle veut s’échapper, même maquillé en autocensure de la commission d’enquête, a malheureusement pour Jean-Marc Ayrault, qui préférerait sans doute, on le comprend,  fouetter d’autres chats, la valeur d’un aveu. Pourquoi en effet refuser de témoigner devant une commission d’enquête, sinon parce que cette réunion du 16 janvier a bien eu lieu (ne serait-ce que pour parler de la manière dont on allait interroger la Suisse pour qu’elle dédouane Jérôme Cahuzac « dans les formes ») ? Sinon parce qu’il mesure l’effet boomerang immédiat de cette confirmation sur son avenir politique après sa dénégation télévisuelle solennelle du mois de mai, dans laquelle il a clamé haut et fort son mépris du mensonge public de son ministre.

Toute empêtrée dans ses propres mensonges d’Etat et ses propres forfaitures, la droite n’est pas vraiment en position de faire la leçon à la gauche sur sa malhonnêteté. La corruption et le mensonge d’Etat sont en effet  à tribord des pratiques bien éprouvées, qu’il s’agisse d’affaires anciennes : Chirac, Juppé, Balladur, Balkany ou plus récentes : Woerth, Guéant  et singulièrement Sarkozy / Bettencourt (on se souviendra d’ailleurs ici du reproche, révélateur d’une « honnêteté foncière », de Nicolas Sarkozy à son successeur, le taxant d’amateurisme pour son incapacité à empêcher que la Justice ne prenne son ministre la main dans le sac). « Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre » et pour jouer sérieusement, face à cette tartarinade, le rôle de recours que les citoyens seraient en droit d’espérer de partis de gouvernement.

Mensonge à babord, mensonge à tribord ! A quel saint le citoyen peut-il alors se vouer ? Le besoin d’un choc de vérité est général et urgent, grave. Il passe sans doute par une mise entre parenthèse des partis politiques existants par le citoyen. Le citoyen est appelé à reprendre en main les affaires de la cité et la chose publique des mains d’une classe dirigeante à qui il les a trop largement déléguées et qui a été comme incitée à l’abus par ce laxisme du peuple souverain. Il est appelé à cesser de se laisser faire en attendant (que) Godot (fasse le travail pour lui), à se lever et faire lui-même un pas en avant. Il est temps de renouer avec les fondamentaux de la démocratie : que le souverain (peuple) se fasse respecter, fronce sérieusement les sourcils et donne un coup de balai dans son entourage. Les temps sont mûrs pour des initiatives citoyennes d’envergure, des initiatives « évolutionnaires ».

 

                                                                                            Cédric d’Ajaccio


[1] « Jérôme Cahuzac, les yeux dans les yeux » Plon.

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