Etat d’urgence

La Croix, lundi 6 août 2012                                                             

Le tocsin a déjà été sonné depuis longtemps au sujet de l’endettement public de la France.  Le fameux rapport Pébereau de décembre 2005  se présentait en effet déjà  comme un rapport de la dernière chance, ce qui n’a pas empêché le  Gouvernement Raffarin  commanditaire de ce rapport et les suivants, de faire la sourde oreille et même de lui tourner résolument  le dos.

La commission Pébereau était pourtant composée de manière particulièrement œcuménique pour  en  faciliter la « vente » politique et la « réceptivité » sociale. Commandé par un ministre des finances, Thierry Breton, qui  n’attendait pas les conclusions du rapport pour affirmer dès sa lettre de mission que « la France vit désormais au dessus de ses moyens après avoir accumulé des déficits publics considérables depuis vingt cinq ans (la dette publique dépasse mille milliards d’euros, soit plus de dix sept mille euros par Français)», le rapport  confirmait  que « nos finances publiques sont dans une situation très préoccupante » : la dette a été multipliée par cinq depuis 1980, dépassera 1100 mds d’euros à la fin 2005 (sans compter les engagements « hors bilan » qui devraient en principe être comptabilisées pour 400 mds €) elle est passée d’un cinquième aux deux tiers du produit national en 25 ans.  « Le recours à l’endettement a été le choix de la facilité et d’une gestion insuffisamment rigoureuse des dépenses publiques » et nullement « le résultat d’un effort structuré pour la croissance et la préparation de l’avenir (comme ce fut le cas en Allemagne avec l’énorme opération de « croissance externe » de l’Allemagne de l’Ouest avec  l’Allemagne de l’Est).

Une série de recommandations sérieuses était faite pour corriger sur cinq ans la trajectoire et reprendre le contrôle des dépenses publiques, notamment le gel des dépenses publiques en valeur nominale,  la méthode des budgets dits en base zéro, c’est-à-dire le réexamen critique systématique des dépenses des administrations publiques et sociales depuis le premier euro, la réduction du nombre des ministères, des collectivités locales, le dédoublage des services extérieurs de l’Etat et des collectivités territoriales en particulier sur les missions sociales. Elles restent d’actualité, même s’il faut saluer la révision générale des politiques publiques entretemps engagée sous la présidence Sarkozy après un statu quo trop long. Cependant elle ne fut au fond qu’un timide début par rapport à l’ampleur de la réorganisation nécessaire, qui devrait commencer sur le plan politique par une diminution du nombre des élus nationaux, supérieur en France à celui des Etats-Unis cinq fois plus peuplés[1], et aller de pair avec  l’interdiction du cumul des mandats.

Mais au lieu de décréter l’état d’urgence compte tenu de  la gravité de la situation, le Gouvernement d’alors, pourtant dans un contexte comparativement favorable s’est entêté dans le déni et la chloroformisation de l’opinion publique. Puis la « crise » (cet état  « permanent » qui paraît autoriser le débranchement structurel des facultés supérieures de l’homme politique) a de nouveau fourni l’occasion rêvée au pouvoir politique d’ouvrir  les vannes de la dépense publique sans le moindre kopek vaillant en poche et de s’enfoncer ainsi  un peu plus dans l’impasse du déficit et de la dette publique. Du coup au lieu de diminuer, sept ans après ce rapport dit de « la dernière chance », la dette publique s’est accrue de 700 milliards d’euros, 100 milliards par an, ce qui représente  prés de 7 fois plus en francs (de temps en temps ce calcul « rétrograde » est salutaire).

Comment donc qualifier la situation actuelle autrement que par des superlatifs ?

Regardons-la de plus près au travers du projet de loi de finances 2012, optimiste par définition, du côté des recettes comme du côté des dépenses. Les recettes nettes du budget général de l’Etat sont estimées à 289 Mds € et les dépenses totales de l’Etat (y compris la charge de la dette) à 364, soit un déficit « nouveau » de 75 mds €, ce qui est un chiffre en valeur absolue plus significatif que le trompeur 4,5 % (du PIB estimé à 2070 mds €  en 2012) que le projet de loi de finances met en avant[2] (avant les dépenses supplémentaires nouvelles promises par le nouveau Président).

En « parlant vrai » comme y incitait Michel Rocard, le déficit initialement prévu pour 2012 représente 21 % des dépenses et 26 % des recettes. Cela veut dire que l’Etat ne finance ses dépenses que deux quadrimestres sur trois et vit à crédit le reste de l’année. Imagine-t-on qu’un PDG, dont  l’entreprise serait placée devant une situation aussi gravement déficitaire (une perte représentant 26 % de son chiffre d’affaires), puisse venir devant l’assemblée générale et ose proposer une… augmentation de dépenses courantes et un rééquilibrage des comptes dans quatre ou cinq ans ? Il n’est pas étonnant que Messieurs les Marchés, qui ont en fait  beaucoup toléré en matière de déraison, finissent par tordre le nez.

Il est grand temps en regardant les choses en face de déclarer l’état d’urgence… et que l’assemblée générale des actionnaires (des contribuables)  de la France se réveille car c’est de l’avenir de la société qu’il s’agit.


[1] Voir à ce sujet les articles « Elections » et « Assemblée Nationale » dans l’excellent Abécédaire de l’anti-crise de Jacques Bichot (L’Harmattan 2012).

[2]  Voir le document officiel « Projet de loi de finances 2012, chiffres clés ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s