L’Entreprise est un générique – La Croix du mercredi 20 février 2013

L’entreprise est un générique

Marisol Touraine, ministre des affaires sociales, a récemment déclaré que l’hôpital n’est pas une entreprise (1). Ce propos paraîtra de bon sens à beaucoup. Et peut-être même comme une évidence ou un truisme. Pourtant il n’en est rien. Il s’agit au contraire d’une de ces fausses évidences qui encombrent le mental national et qui suscitent des crispations idéologiques et des tensions sociales là où une plus grande rigueur terminologique permettrait de préserver l’énergie pour l’action politique urgente que le secteur de la santé, et le secteur social en général, requièrent.
La fausse opposition entre hôpital et entreprise résulte d’une malencontreuse identification mentale, doublement réductrice de l’entreprise avec la société de capitaux. Il existe d’abord des entreprises humaines qui n’ont pas d’objet marchand, comme des associations, des confréries, des syndicats, qui existent en droit et des expéditions terrestres ou spatiales, des rallyes, des chasses, des concours ou des guerres qui sont des entreprises de fait. Puis il existe des entreprises marchandes menées par des sociétés de personnes, des sociétés civiles immobilières, des sociétés coopératives ou des sociétés mutualistes, qui sont des formes d’association non capitalistes, sans compter les formes juridiques d’entreprises non marchandes. L’identification de l’entreprise à la société de capitaux procède donc d’une double amputation préjudiciable à la richesse sociale recelée par le terme « entreprise ».
Le rejet viscéral du terme entreprise dans le secteur de la santé, du social ou public, procède d’une définition qui l’identifiant à une forme d’entreprise particulière (au demeurant respectable) qui divise et c’est pourquoi il est important de « flasher » cet impromptu d’allure anodine. La juste appréhension de l’entreprise est au contraire profondément réconciliatrice. Elle seule est de nature à favoriser la maîtrise commune et sans arrière pensée des difficultés objectives de l’hôpital, sans craindre (d’avoir l’air) de « basculer dans le capitalisme ».
C’est un homme de gauche, Lucien Pfeiffer (2), qui a donné la meilleure définition de l’entreprise, en partant de l’étymologie. « Entreprendre » c’est « prendre ensemble », « faire ensemble », « poursuivre un objectif commun » et « s’organiser à cette fin ». Il prend au début de son livre l‘exemple de la pêche dans un village « primitif » pour donner un exemple d’entreprise à l’état « natif » et « chimiquement pur », non pollué par l’histoire du droit des sociétés qu’il fait pourtant génialement parler dans la suite de son livre. Rien donc de plus collectif, de plus spontané, ni de plus sympathique et loin de toute idée d’argent et d’appât du gain que « l’entreprise », qui a tout simplement permis à l’humanité de survivre en s’organisant et en se serrant les coudes, souvent d’ailleurs sous le nom rassurant de « maison », simple prolongement de la famille.
La société de capitaux, à l’origine du capitalisme, qu’il crédite à l’instar de Marx du décollage économique de l’Occident, ne se développera qu’à la Renaissance du fait de la participation innovante au risque de l’entreprise du détenteur de capital par acceptation du principe de perte sans recours du capital investi dans telle ou telle entreprise. La grande entreprise prendra dès lors souvent la forme d’une société de capitaux et l’économie où fleurissent ces entreprises sera réputée « capitaliste » (3).
Reconnaître que l’hôpital est une entreprise, qui doit être gérée au mieux de ses finalités propres, dans un souci d’efficacité la plus grande possible, ne revient pas à verser dans une logique capitaliste indue, mais à agir rationnellement. A revenir aux sources mêmes de l’entreprise, réaction collective aux défis de la nature. La logique de l’efficience ne relève pas de la société de capitaux mais, génériquement et consubstantiellement, de l’entreprise, de toute entreprise humaine. Comparer l’hôpital à des entreprises de santé semblables telles que des cliniques privées n’est pas un scandale. C’est un moyen de « benchmarking » normal à utiliser avec discernement mutatis mutandis (moins de choses peut-être finalement que l’on ne le pense dans le secteur public hospitalier) afin d’obtenir pour les patients / clients de l’hôpital le meilleur rapport qualité de service / prix et pour le personnel, le meilleur rapport satisfaction professionnelle / rémunération. A la limite, le souci d’efficience de l’entreprise hospitalière est aujourd’hui une condition de la survie à moyen terme du secteur public hospitalier que les meilleurs médecins ont commencé à déserter.
Il est grand temps que le secteur public en général cesse de se faire du tort en cherchant à échapper à une logique d’entreprise inhérente à l’action collective humaine. L’entreprise est un générique dont l’usage doit être largement répandu dans l’intérêt bien compris de tous.

1 Cf La Croix du 10 septembre 2012, p.6.
2 Dans « Libre entreprise et socialismes », Encre 1990.
3 ll faut toutefois préciser que le choix du vocable péjoratif de « capitalisme » pour désigner ce « mode de production » par le maître de la dialectique n’est pas dû au hasard.

3 réflexions au sujet de « L’Entreprise est un générique – La Croix du mercredi 20 février 2013 »

  1. Ping : L’Entreprise est un générique | Blog de Bernard Cherlonneix

  2. Oui c’est sur, la sementique peut nuire a la comprehension du concept entreprise, apres tant de cliches sur les entreprises dernierement ! Mais n’oublions pas que ces cliches viennent aussi des messages de la direction eux-meme bien souvent : quand ils parlent d’efficassite et de rationalite, prennent ils en compte la mission premiere de l’hopital, qui est de soigner dans le respect de la dignite toute personne humaine ? Pas toujours… au non de l’efficassite, la visite du medecin doit etre la plus breve possible, celle de l’infirmiere minute empechant tout acte delicat d’empathie, la personne agee delaissee… nous avons tous vecus ces histoires la. Alors a nous aussi de remettre du sens dans les mots pour qu’ils en retrouvent leur saveur !

  3. Pardon de réagir si tard à ce commentaire que je partage : si la notion d’efficacité ou de rationalité sont « bateau » et ne prennent pas en compte l’objet même de l’entreprise hôpital ou clinique, alors ils tendent à faire percevoir négativement ces mots qui ne veulent dire en fait que réduction des coûts et déshumanisation. Il faut que l’efficacité se perçoive dans le service rendu et le plaisir au travail. Sinon elle vient d’un monde de garde-chiourmes qui ne donnent pas envie d’aller de l’avant dans l’évolution des organisations. Bpn courage !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s