Qui veut faire l’ange fait la bète

          Cette fameuse maxime ne s’applique-t-elle pas à merveille à l’enseignement de l’Eglise sur la sexualité, sa « nouvelle affaire Galilée »1 selon le Cardinal Suenens. La discordance entre la révélation d’abus sexuels de longue date et une intransigeance doctrinale maintenue, n’est-elle pas un signe des temps invitant à un examen de conscience approfondi et un appel implicite à évoluer vers des positions plus orthodoxes et plus raisonnables en la matière ?
Nous nous en tiendrons ici à l’enseignement d’Humanae Vitae (HV), opportunément publiée en 1968, après une longue réflexion collective invitant à une conclusion inverse 2 . Son histoire secrète autorise à y voir un coup de pied de l’âne au Concile Vatican II du Cardinal Ottaviani, célèbre Préfet de feu la congrégation du Saint Office, et elle permet de résoudre l’énigme du grand écart entre un concile d’ouverture et une encyclique qu’on a pu et peut encore analyser comme un étonnant revirement. Elle n’aurait sans doute pas fait consensus chez les pères du Concile si la question des « naissances » y avait été traitée, comme cela était initialement envisagé, dans le cadre de la réflexion sur l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui, le schéma XIII, qui donnera lieu à la Constitution Gaudium et Spes.

HV provoqua un traumatisme si profond au sein de l’Eglise en tenue et de ses fidèles laïcs que malheureusement personne n’ose plus relancer le débat. Pourtant elle demeure la pierre d’achoppement de l’Eglise dans le monde contemporain, non parce que sa louable exigence d’une sexualité réellement humaine au service de l’amour conjugal et du bonheur sponsal la situerait à contre-courant, ce qui est sa vocation même, mais plus simplement parce que son enseignement sur la contraception, pour aller à l’essentiel, est non seulement outrancier, mais surtout incohérent.
Le noyau dur de cette encyclique qualifie, sans nuance, la contraception de « mal intrinsèque ». La doctrine classique du « moindre mal », issue idéale pour concilier l’exigence normale de chasteté propre à l’état de vie marital et d’ouverture à la vie avec des contraintes circonstancielles propres à chaque couple, y est explicitement rejetée et condamnée par Paul VI, puis de nouveau par Jean Paul II dans Splendor Veritatis. Ainsi pour l’Eglise hiérarchique, ni le meurtre, ni l’avortement, ni le vol, ni le mensonge, ni l’injustice, ni l’exclusion sociale, ni l’exploitation, ni la dictature, ni le racisme, ni l’infidélité, ni la trahison, ni même le viol ne méritent d’être qualifiés de « maux intrinsèques », mais la contraception oui-da, et derechef dans trois encycliques successives.3 Cet anathème isolé et décalé nous paraît outrancier et la « stipulation pour autrui » de célibataires astreints à la continence sexuelle confine à l’obsession et frise le ridicule.

Cet enseignement tatillon et intrusif, qui prétend dicter le comportement de tous les couples (hétérosexuels je le crains) dont chaque acte sexuel doit être ouvert à la vie et non pas simplement la vie sexuelle en général, prescription que l’on pourrait juger suffisante, est de plus contradictoire. HV admet que l’on puisse légitimement user de la période d’infertilité de la femme pour…ruser avec la nature, et cette tolérance est fatale à la thèse, car ici le fidèle laïc, catholique romain, obéissant sans pour autant renoncer à faire usage de l’équipement intellectuel de base dont le créateur l’a doté, tique et perd son latin. De deux choses l’une : soit chaque union doit être porteuse de fruit potentiel si tel est le mode d’emploi rigoriste de la sexualité, mais alors aucune exception ne doit être tolérée (et c’est absurde) ; soit on admet une exception, à savoir que certaines unions puissent légitimement être infructueuses (le commun des mortels, qui a son content d’enfants ou qui a ses propres contraintes que personne d’extérieur ne connait, n’en demande pas plus) mais alors la contraception est bel et bien légitimée. Le discours sur la méthode devient alors un peu vétilleux et son étrange naturalisme suspect. Car aucune méthode anti-conceptionnelle n’est naturelle. Toutes s’opposent à l’accueil d’une vie nouvelle et relèvent d’un même esprit contraceptif. Elles se valent donc toutes moralement, à l’exception bien entendu des méthodes abortives, même si elles sont hiérarchisables à d’autres égards.

Si cet enseignement est outrancier et incohérent, il convient alors de songer à l’assouplir en repartant de ce trait pascalien qui fait si justement mouche aujourd’hui et invite opportunément à une certaine casuistique (la belle doctrine, malgré sa résonance négative, de la prise en compte de la diversité des situations) à laquelle le Pape François fera peut-être enfin droit. Elle consisterait à faire confiance en la capacité de discernement des laïcs sur ce sujet intime et délicat pour éclairer leur conscience et vivre leur amour et leur procréation au mieux de leurs contraintes particulières, au lieu de les marquer à la culotte et de les charger de fardeaux trop lourds à porter (Mt 23,4). Une confiance sans doute préférable à l’apostasie pratique et silencieuse à laquelle s’est rangée la vigne du Seigneur, car chaque couple fait en réalité ce qu’il veut, ou peut, en conscience.

1- C’est le terme qu’employa en 1964 le cardinal Suenens afin d’éviter que se creuse « l’abîme de crédibilité » de l’Eglise : «Je vous en prie mes frères Evêques, évitons une nouvelle affaire Galilée ».

2- Voir à ce sujet le livre de Robert Mac Clory : « Rome et la contraception, Histoire secrète de l’encyclique Humanae Vitae », Editions de l’Atelier, 1995, qui raconte l’histoire de la « Commission pontificale pour l’étude de la population, de la famille et des naissances » créée par Paul VI en 1963, parallèlement au Concile.

3- La première étant « Casti connubii » de Pie XI en 1930, dont la Commission ci-dessus devait réexaminer le bien fondé à la lumière notamment de l’apparition de nouveaux moyens contraceptifs, de l’évolution des moeurs et de la situation démographique et des femmes dans les pays du tiers-monde.

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