Trahison et déception, retour sur un quinquennat manqué

« Je ne trahirai pas, je ne décevrai pas »[1]. Cette étrange dénégation inaugurale au lendemain d’une élection plutôt triomphale ne résonne-t-elle pas rétrospectivement comme un aveu anticipé par antiphrase ? Ne vaut-elle pas signature de ce troublant quinquennat de Nicolas Sarkozy ? N’était-elle pas en soi « tout un programme » à peine crypté ? Et ne fournit-elle pas en germe l’explication de l’éprouvant sentiment de gâchis qui se dégage de ce mandat présidentiel ?

Non seulement en effet ses partisans et ses électeurs, mais même ses adversaires, avaient cru déceler en lui l’homme de la situation pour faire enfin ce qu’il fallait faire dans ce pays réputé irréformable et sortir la France de cette impasse dans laquelle la somme des refus de prendre à temps les décisions qui s’imposent l’enfonçait. L’homme qui pouvait mettre la France à parité avec un Royaume Uni pragmatique depuis la révolution conservatrice de Margaret Thatcher, dont l’héritage n’a jamais vraiment été remis en cause par un travaillisme modernisé par Tony Blair , et avec une Allemagne en train de surmonter grâce aux réformes Schröder la crise d’indigestion provoquée par l’absorption de l’ex-Allemagne de l’Est à une parité monétaire déraisonnable ; dans un monde en mouvement où émergent des pays continents et où l’Union Européenne, ce géant économique, s’est jusqu’à présent condamnée à n’être qu’un nain politique face à un Nouveau Monde qui la nargue et se mêle même de donner son avis sur les frontières de l’Europe, alors qu’il vit, et s’arme, à crédit sur le reste du monde.

 

Sans prétendre nous engager ici dans un bilan exhaustif et circonstancié de ce quinquennat, car il s’agit plutôt d’en tirer quelques leçons pour l’avenir, nous ne retiendrons dans notre analyse que trois faits caractéristiques de ce cas d’école de la déception politique. Ceux qui surnagent à la réflexion et expliquent ce passage éclair d’une forme d’adulation au désamour profond d’un leader politique sur lequel une majorité de citoyens avaient beaucoup misé et en qui une grande confiance populaire avait été initialement placée. On ne doit en effet, par honnêteté, pas oublier cet instant de raison magique, qui a duré plusieurs jours après l’élection présidentielle de Nicolas Sarkozy où les sondages post-électoraux ont reflété un niveau de confiance inouï des Français dans leur nouveau Président, moment pendant lequel tout ce qui avait paru impossible avec ses prédécesseurs paraissait soudainement possible avec lui – cet homme d’un potentiel exceptionnel dont rien de grand ni de durable n’est malheureusement sorti, cette montagne qui a accouché d’une souris.

 

Premier fait significatif du programme de trahison annoncé par antiphrase : l’infidélité politique immédiate du premier Président de droite décomplexé, qui se manifeste par le mélange des genres des stratégies de la diversité et de l’ouverture. Deuxième fait caractéristique : la contradiction des politiques, criante manifestation de cette absence d’épine dorsale doctrinale durant ce quinquennat, que nous choisissons d’illustrer par la mise en place d’un groupe de travail visant à «la  libération de la croissance » et la convocation simultanée d’un « Grenelle de l’environnement », « un » puis « deux ». Le dernier fait que nous retiendrons, sans doute le plus significatif de la désorientation provoquée par les troubles d’identité de Nicolas Sarkozy dans l’électorat de droite, a trait à la trahison symbolique, par un homme sans culture de la mémoire nationale et de sa signification pour des milieux traditionnels, révélée par « l’affaire » de la lecture de la lettre de Guy Môquet aux lycéens de France, terminée en véritable eau de boudin. Cette affaire a fait ingénument la preuve de l’inconsistance d’une identité droitière hautement revendiquée, dont le soutien apporté spontanément au candidat démocrate américain (le parti de gauche aux Etats-Unis) est comme la preuve par neuf. En ce sens, la troisième épouse de ce Président qui fût un instant tenté d’enfourcher la cause de l’anti soixant’huitardisme, avait bien raison de rassurer Michel Drucker en déclarant ingénument sur TF1 que son mari « n’était pas  du tout conservateur ».

 

 

1)      Le mélange des genres : stratégie de la diversité et stratégie d’ouverture

 

L’encre à peine séchée sur la promulgation de sa victoire, le président qui n’avait pas hésité à accuser la gauche d’être la cause de l’état (calamiteux) de la France et le principal obstacle aux réformes tentées par la droite entreprenait…d’appeler la gauche à la rescousse « pour réformer la France en profondeur ». Comprenne qui pourra… Mais on comprendra en revanche tout de suite pourquoi il lui valait mieux prévenir dés le début qu’il ne trahirait pas, et que l’on ne serait finalement pas déçu du voyage en Sarkozie malgré les surprises du parcours. Les commentaires amers de très proches de Nicolas Sarkozy comme Patrick Devedjian, allant jusqu’à espérer qu’un jour « l’ouverture s’étende jusqu’aux sarkozystes », témoignent cependant de la fragilité de l’espoir que la trahison ne vienne pas alimenter la déception.

 

Passons sur ce paradoxe d’un Sarkozy de droite qui décide immédiatement, face à un électorat qui n’en croit pas encore ses yeux ni ses oreilles, une stratégie d’ouverture à gauche pour sauver la France de l’état dans lequel celle-ci l’aurait plongée, pour nous appesantir sur l’étrange mélange des genres que représente la combinaison de cette surprenante politique d’ouverture avec une stratégie dite « de la diversité ». Les deux stratégies de la diversité et de l’ouverture ont été associées en une seule et même phrase, une fois encore, par le Président Sarkozy, au point d’être complaisamment identifiées l’une à l’autre par les observateurs et leur unité artificielle n’a jamais fait à notre connaissance l’objet d’un commentaire critique dans la bouche de quiconque, alors qu’elles n’ont en fait rien à voir l’une avec l’autre et s’opposent au fond assez radicalement.

La première, inédite en France, a fortiori en provenance de la droite, représentait un assez génial contrepied de l’adversaire politique. Elle était un pari de fond et de long terme susceptible d’apporter un renouvellement et un enrichissement considérable de la base politique de l’UMP en coupant une partie de l’herbe sous le pied de la gauche tout en marquant une différence importante et particulièrement habile à ce moment là avec le Front National. A dire vrai, cette stratégie de la diversité était la seule stratégie d’ouverture valable et respectable, en direction des militants et de la population immigrée ou française de souche immigrée, vivier traditionnel du parti socialiste, à laquelle on faisait ainsi passer un message d’inclusion, de considération et de promotion politique rapide possible. Cette stratégie de ralliement progressif ou possible d’une partie de l’électorat de gauche sur la base des résultats d’une politique efficace, était au fond la seule manière digne de faire « bouger les lignes politiques » en s’adressant par-dessus les partis aux électeurs et aux citoyens formant l’habituel pré-carré de la gauche. Une telle stratégie, intelligente et de long terme, remarquablement incarnée au départ par Rachida Dati et Rama Yade, s’opposait frontalement à la volonté grossière, court-termiste et tactique de débauche d’une fraction de l’état-major du camp adverse, nullement nécessaire pour gouverner, contrecarrant d’ailleurs immédiatement l’affirmation « anti-électoraliste » maintes fois répétée par le Président Sarkozy selon laquelle « il ne s’agit pas de durer, mais d’agir ».

 

Face à cette stratégie innovante de la « diversité » , qui allait bien avec la réputation de bousculeur et de stratège du nouveau Président, la stratégie d’ouverture « classique », qui lui était à tort accolée, n’était que la vieille et toujours vaine politique de récupération de l’adversaire politique, qui est une forme d’irrespect à son égard et même d’insulte à la démocratie, dont l’atout comparatif repose principalement sur l’alternance. On s’étonne d’ailleurs que celui qui passait pour un véritable « animal politique » se soit à son tour laissé prendre à ce piège politique, dans lequel Chaban-Delmas, Giscard et Chirac s’étaient avant lui fourvoyés sans en tirer aucun profit politique, qu’il n’ait pas « flairé » l’erreur ou profité des expériences peu concluantes et pourtant plus timides de ses prédécesseurs, mais l’ait au contraire poussée jusqu’à un niveau inédit. Jamais ces politiques de débauchage n’ont produit l’effet escompté : elles laissent de marbre les vrais opposants qui refusent « d’aller à la soupe » et déconsidèrent les marginaux de l’opposition qui y voient une opportunité de carrière que leur camp ne leur fournirait pas forcément en cas d’accès au pouvoir. Jamais non plus elles ne parviennent à changer dans l’opinion militante l’image initiale « de droite » ou « de gauche » de celui qui s’y essaye : malgré tous ses efforts de séduction, et en dépit d’un interventionnisme désordonné et à tout va, Sarkozy gardera jusqu’au bout dans les rangs de la gauche son image d’homme de droite « ultralibéral ». Elles resserrent au contraire l’électorat déstabilisé par la défaite autour de ses chefs, dont elles radicalisent aussitôt l’opposition.

 

Elles permettent au mieux le recrutement de personnages perçus par leurs alliés d’hier comme des « traîtres » ou des « arrivistes » : le refus d’Hubert Védrine d’accepter le ministre des Affaires étrangères et l’accord ultérieur de Bernard Kouchner le démontrent parfaitement. La formule assassine de Ségolène Royal au sujet d’Eric Besson selon laquelle « ce n’est pas parce qu’on invite Judas à sa table qu’il faut se prendre pour le Messie » ne manquait topiquement ni d’allure ni de pertinence.

 

Les débauchages de Nicolas furent particulièrement fantasques. Il évitera soigneusement un Christian Blanc, ex-rocardien rallié au candidat Sarkozy malgré son élection comme député centriste, et alors crédible, qui représentait le parfait ministre d’ouverture acceptable et compétent, pour préférer à ce poids lourd en puissance de la majorité présidentielle, au hasard un poids plume de l’opposition. Et ils sont même allés jusqu’au sommet du ridicule avec la nomination tardive de Frédéric Mitterrand comme ministre de la culture (sans parler de l’antérieure remise en selle urgente de Jacques Attali…). Commencée en fanfare, malgré son incohérence foncière avec les axes de communication de la campagne présidentielle, la stratégie d’ouverture a proprement fini en pantalonnade. Bref, du côté de l’opposition, elle n’a donc rien rapporté. Son rapport dans le camp des vainqueurs a-t-il compensé ce mauvais calcul politique à gauche ?

 

Du côté « majoritaire » et victorieux cette stratégie de débauchage de l’adversaire politique vilénisé d’hier a eu un effet encore pire et immédiat . Car c’est de ce côté-là, celui des politiquement proches, des barons et des militants, qui viennent de combattre que l’on attend un retour sur investissement et que le dépit est maximum si aucune récompense politique n’arrive, qu’il s’agisse d’alliés récents ou a fortiori des compagnons de route de toujours qui ont accompagné leur leader aujourd’hui triomphant dans les bons comme les mauvais jours. Ceux-là prennent en effet particulièrement mal que les « dépouilles » soient inversement proportionnelles à la fidélité et à l’ancienneté dans l’engagement. Cela commence par le traitement ministériel privilégié réservé au Nouveau Centre, dont le ralliement, fruit d’une traîtrise par rapport au Parti du Centre de François Bayrou, a manifestement fait l’objet d’une négociation précise entre les deux « parties », manifestement disproportionnée par rapport au bénéfice reçu et aux autres soutiens. Ce mouvement tactique en faveur de ces ouvriers de la onzième heure n’a en tout cas pas calmé mais plutôt accru le dépit des grognards dans le camp du Président à l’égard de la stratégie d’ouverture conçu comme un grand attrape-tout « d’exogènes » de la veille aux dépens des fidèles de toujours, une sorte de prime à la traîtrise, qui laissera des traces durables. Qu’en pensait son plus proche « collaborateur », qui n’avalera pas là sa dernière couleuvre, nous ne pouvons que le deviner. Il est clair qu’il n’a pas voix au chapitre.

 

Du côté des électeurs et des citoyens, les réactions vont de l’incompréhension (des partisans du premier tour) à la désorientation, voire à l’écoeurement (des adversaires du premier tour ralliés au second, centristes et nationalistes), face à un Président fraîchement élu qui va répétant qu’il « n’est pas là pour durer mais pour agir » et commence, dès la constitution de son équipe gouvernementale, acte majeur pour toute sa mandature, par  manoeuvrer et oublier. On est en tout cas déjà très loin « de la société de respect » qui constituait l’engagement n° 3 du programme présidentiel du candidat Sarkozy.

Les commentateurs politiques n’ont pas suffisamment pris conscience de la rapidité et de l’importance de la désaffection provoquée par cette trahison inaugurale. Elle est pourtant manifeste dès les élections législatives de juin 2007. L’abstention des électeurs de droite ( du Front National et du centre droit ) a atteint au premier comme au second tour des législatives le taux extrêmement élevé de 40 % en progression de « 25 » points par rapport à celui des deux tours des élections présidentielles particulièrement mobilisateurs six semaines auparavant[2]. « Le Monde » homologue sobrement cette « déchirure » de l’opinion issue d’une si brusque « ouverture » en titrant le 18 juin 2007 : « Déjà le malentendu ? ».

 

L’association à une assez géniale stratégie de la diversité d’une pénible stratégie de débauchage embellie en « stratégie d’ouverture » a en fait ruiné les effets potentiels de la première. Elle a en quelque sorte dès le départ tout gâché et tout compromis, chez des partisans « trahis » et chez des adversaires « ragaillardis ».

 

On n’y a pas suffisamment prêté attention : c’est là à notre sens que le quinquennat s’est joué politiquement, que les opinions qui auraient pu bouger durablement se sont aussitôt cristallisées. Une immense déception démobilisatrice des élus alliés et des électeurs ralliés s’est produite, fondée sur ce qui a été perçu comme une trahison du chef. Ses dénégations n’y changeront rien. Elles ne feront que souligner la différence entre les mots et les choses et n’auront servi qu’à faire comprendre le sens des étranges dénégations initiales et à déssiller les yeux. Jamais en effet un président dit « de droite » n’avait auparavant osé agir de manière aussi décomplexée…vis-à-vis de la droite.

 

La stratégie dite d’ouverture, perdante à gauche et perdante à droite, augurait bien mal du devenir de ce quinquennat en ramenant l’image du nouveau Président du rang de génial stratège à celui de manœuvrier maladroit et permettait de douter de la lucidité réelle de cet « animal politique ». Elle ne restera pas comme le seul fauteur de troubles.

 

2)      La contradiction des politiques : levée des obstacles à la croissance et Grenelle de l’environnement

 

« Gouverner c’est choisir » a dit de manière mémorable Pierre Mendès-France, ajoutant d’ailleurs aussitôt « si difficiles que soient les choix »[3]. C’est ce que n’a jamais su faire Nicolas Sarkozy Président. Il a toujours rêvé de pouvoir concilier l’inconciliable par la magie du verbe, d’un verbe qui a peu à peu dégénéré en exercice dialectique laborieux, fâchant de plus en plus d’auditeurs furieux de s’être une fois de plus laissés berner par un bonimenteur de talent de plus, proche (on sait depuis à quel point) dans la manière, du grand bonimenteur de la scène politique et médiatique française qu’est Bernard Tapie. Mais les arrondissements d’angle par les mots ne changent rien aux contradictions intrinsèques des choses. En revanche, le résultat de politiques contradictoires, en plus du brouillage doctrinal et de la confusion qu’elles suscitent chez les partisans comme chez les adversaires du Gouvernement, c’est qu’elles annihilent leurs effets bénéfiques potentiels et qu’il n’en reste finalement plus guère que les inconvénients respectifs et des couches règlementaires nouvelles. D’où, malgré nombre de grands discours de talent dans beaucoup de domaines et beaucoup d’effets de manche, un bien piètre résultat global, sans vouloir nier par esprit de système quelques actions réformatrices dans le domaine universitaire, dans celui de l’administration centrale et déconcentrée avec la révision générale des politiques publiques, la réorganisation de l’administration territoriale et la fusion de la direction générale des impôts et de la direction générale de la comptabilité publique qui sonne le glas sur le terrain des bi-séculaires Trésoriers Payeurs Généraux (les fameux « TPG »), une meilleure coordination des acteurs publics au service des entreprises en difficulté du fait de la crise, et dans le domaine des retraites. Rien cependant qui mérite rétrospectivement un véritable coup de chapeau, et surtout rien d’un bilan à la hauteur des attentes et des espoirs suscités dans les « forces vives de la nation » par l’homme d’action attendu, se révélant n’être qu’un homme d’agitation.

 

Cette incohérence de la ligne stratégique, en filigrane de tout le quinquennat, dont on pourrait trouver de multiples exemples, a été poussé jusqu’à son paroxysme par la coïncidence quasi-parfaite entre le lancement du premier Grenelle de l’environnement (avec l’invitation en vedette américaine d’Al Gore ancien Vice-Président de Bill Clinton et rival démocrate malheureux de George Bush ) et la nomination de la commission Attali pour la « libération de la croissance française » (sans doute donc « emprisonnée » ou « occupée »), volonté de remake du projet gaullien de  levée des « obstacles à l’expansion économique » confié au célèbre tandem Armand / Rueff au début de la Vème République. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une analyse poussée des points forts ou faibles de chaque approche, car chacune est défendable au moins sur le papier, ou de repérer des contradictions dans leur détails réciproques, mais simplement de stigmatiser la simultanéité d’approches qui conduisent dans des directions différentes et qui ne peuvent porter de fruits, l’une ou l’autre, que si l’on concentre toute l’énergie des services centraux et extérieurs de l’Etat de manière durable dans une direction. Elles ne peuvent en avoir que très peu s’ils sont contraints de papillonner dans des directions différentes et si l’énergie des services extérieurs de l’Etat, par lesquels les politique publiques s’appliquent, se dissipe dans la multiplicité des objectifs à atteindre de préférence dans l’urgence.

 

On ne peut pas par exemple à la fois pénaliser la recherche et le développement dans le domaine des OGM comme le fait la loi sur les OGM du 25 juin 2008 portant création du Haut Conseil des biotechnologies et empêcher celle sur la fraction hydraulique (ou d’autres méthodes d’ extraction de l’énergie) du gaz de schiste, ce qui est peut-être louable à l’égard de la défense de l’environnement (nous n’entrons pas dans ce débat), mais freine indéniablement la croissance dans l’agriculture et dans l’industrie, donc la croissance tout court, et prétendre simultanément « libérer la croissance française ». Entre deux stratégies, deux priorités opposées, il faut savoir choisir. La poursuite d’objectifs contradictoires est le deuxième fait caractéristique de ce quinquennat manqué. Les Etats-Unis ont clairement fait, à tort ou à raison, sur ces thèmes un choix payant en faveur de la croissance en s’efforçant de reconstituer leur compétitivité-coût et de reconstruire par là leur base industrielle après les excès de leur propre délocalisation.

 

C’est avec une coïncidence quasi-parfaite que ces stratégies contradictoires ont été mises en place dès le début du quinquennat Sarkozy, chacune apportant sa propre prolifération réglementaire. La Commission Attali (Jacques Attali étant l’ancien « sherpa » de François Mitterrand pendant près de deux septennats pour les plus jeunes lecteurs), installée en août 2007, remet en effet son rapport en janvier 2008. Il se décline en 8 ambitions, 20 décisions fondamentales et 316 décisions. Le Grenelle de l’environnement est quant à lui lancé dès juillet 2007 (deux ans après la constitutionnalisation du principe de précaution en 2005 par Jacques Chirac) pour se conclure en octobre 2007 par 268 engagements, à mettre en forme opérationnelle par 34 comités chapeautés par un « Comite de suivi du Grenelle », institutionnalisé en avril 2010 sous le nom de « Comité national du développement durable et du Grenelle de l’environnement » (il est très important de n’oublier aucun mot symboliquement pertinent). Ce travail se conclura comme il convient par deux lois dites Grenelle 1 promulguée en août 2009 et Grenelle 2 promulguée en juillet 2010, qui prévoient diverses mesures concernant le bâtiment, la taxation des transports polluants, les énergies, la biodiversité, les déchets….

On ne commentera pas ici ce tropisme des dirigeants français fraîchement élus avec un programme d’action précis et « contractuel », consistant à commencer à agir en réunissant des commissions pour produire des rapports alors que le citoyen de base attendrait plutôt que des hommes supposés prêts à exercer le pouvoir commencent à agir sans tarder pour respecter le contrat, tropisme que le Président Hollande n’a pas manqué de suivre en demandant à Louis Gallois de plancher sur la compétitivité de l’industrie. On se contentera de penser que même à son sommet le Gos-Plan n’a pas eu de telles ambitions pour l’URSS de faire en aussi peu de temps autant de choses non-convergentes voire contradictoires que ce Gouvernement libéral dirigé par le Président Sarkozy au lendemain de son élection (584 (316 + 268) mesures à mettre en œuvre sans délai si nous comptons bien). Le bilan en matière de libération de la croissance, 60 % du rapport Attali auraient été partiellement ou totalement appliqués, en est concluant : alors que la Commission Attali se désolait que la croissance soit passée en quarante ans de 5 % à 2 % pour essayer d’y revenir, on est arrivé à la fin du quinquennat Sarkozy, crise aidant certes, à une croissance zéro, avec une mesure phare le statut d’auto-entrepreneur, mauvaise traduction politiquement coûteuse du self-employment anglo-saxon, dont le succès est incontestable mais le résultat fragile.

 

 

3)      L’inconsistance identitaire ou la lecture de la lettre de Guy Môquet

 

 

Nous retenons comme troisième fait caractéristique de cette trahison annoncée l’affaire de la lettre de Guy Môquet. Cet épisode apparemment anecdotique (qui finit en tragicomédie dans les vestiaires de l’Equipe de France de rugby de Bernard Laporte, orateur né et futur météor au ministère des sports et de la jeunesse) est très symbolique en réalité de l’inconsistance identitaire réelle de ce Président qui, après avoir eu cette forte originalité (passagère) de se revendiquer de droite, ne semble avoir pu l’assumer qu’en essayant de se faire pardonner cette grosse bourde. Qu’avait-il en tête Nicolas Sarkozy quand il a décidé d’exploiter cette lettre qu’Henri Guaino, probablement, lui aura placé sous les yeux ? De faire encore plus fort dans le contrepied à la gauche que lorsqu’il citait Jaurès à Toulouse ? De rallier le suffrage des électeurs communistes ? De faire la une médiatique dans un creux de sondage ? Nous ne sommes pas en mesure de trancher entre ces diverses hypothèses affligeantes.

 

Ce qui est sûr, c’est que ce coup d’éclat révèle une magistrale incompétence dans la gestion des symboles politiques et illustre aussi un autoritarisme jacobin parfaitement déplacé. Rappelons qu’il s’agissait de faire lire cette lettre, au demeurant réellement émouvante comme peut l’être la lettre d’adieu à sa famille d’un très jeune homme condamné à mort à la veille de son exécution, à « tous les lycéens de France » au jour anniversaire de son exécution le 22 octobre 1941 par les Allemands. Il paraît proprement inconcevable que ce soit le premier président de la Vème République à se dire de droite qui décide de porter un secours qui ne lui était pas demandé au mythe du Parti communiste comme parti de la résistance de toujours et comme parti des 100 000 fusillés par les Allemands durant la seconde guerre mondiale, dont les historiens de l’après-guerre ont fait depuis longtemps justice[4]. S’il y avait eu chez ce Président de droite une once de réelle identité droitière, celle que Patrick Buisson pouvait en principe lui inoculer si elle n’était déjà là, c’était à un tout autre travail qui n’a jamais été entrepris qu’il aurait fallait s’atteler : faire la lumière médiatique sur le rôle du parti communiste et de la CGT avant (le sabotage dans les usines d’armement au nom du pacte Molotov Ribbentrop de 1939) comme après la défaite de 1940 (la collaboration officielle jusqu’en juin 1941 date de l’opération Barbarossa à laquelle Staline n’avait pas voulu croire : l’invasion de l’Union Soviétique par l’armée allemande). S’il y avait une réhabilitation à opérer soixante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, que la reconstruction de l’histoire par les vainqueurs politiques avait négligée, c’était celle de la résistance de droite à la collaboration, et du martyr symbole de cette résistance qu’était le capitaine d’Estienne d’Orves. Cette opportunité, comme bien d’autres, a été gâchée et l’on a choisi de renforcer les mythes mensongers de l’après-guerre. Non seulement le monde libre n’aura pas eu le courage dans les années 90 de réunir le Tribunal de Nüremberg que le communisme qui sévit encore méritait après soixante-dix ans de terreur, de massacres et d’oppression en URSS et quarante cinq ans dans les pays « libérés » par l’Armée Rouge en 1945 (on vient de béatifier à Bucarest un évêque martyr du communisme roumain particulièrement admirable en la personne de Vladimir Ghika), mais on aura même trouvé en France un « Président de droite », à qui personne ne demandait rien, pour en regonfler le mythe.

 

Hélas pour Nicolas Sarkozy, il revenait à Michel Onfray, philosophe d’extrême-gauche, anti-stalinien dans la veine soixant’huitarde, soucieux d’objectivité, le privilège de gifler magistralement cet éloge inconvenant entrepris sans précaution. Si « la police de Vichy arrête Guy Môquet le 13 octobre 1940 (dont le père venait d’être emprisonné pour incitation au sabotage des armements) nous apprend-il, c’est non pas comme résistant, selon la version légendaire écrite par le parti communiste français pour se refaire une santé après guerre et toujours en vigueur, mais comme communiste stalinien appelant à pactiser avec l’occupant nazi ». L’un des tracts distribués par ces militants de la « résistance » à leur façon le 13 juillet 1940 comportait le texte suivant : « Les soldats allemands sont vos frères, pactisez, ne vous trompez pas, votre ennemi c’est le grand capital, les trusts de France, d’Angleterre, d’Amérique… ». Ces tracts insultent De Gaulle, justifient le pacte germano-soviétique et font de l’URSS le pays de la liberté et de la démocratie[5]. N’épiloguons pas plus.

 

Si un Président revendiqué de droite voulait honorer la mémoire d’un authentique résistant «de droite » comme il y en eût, c’est plutôt dans la correspondance du Capitaine d’Estienne d’Orves qu’il aurait pu, par exemple, aller chercher un bel exemple de patriotisme et d’esprit de sacrifice[6]. Né dans une famille légitimiste, il avait rejoint De Gaulle en Angleterre en septembre 1940, et été affecté au 2 ème bureau des Forces navales françaises libres. Il est arrêté en janvier 1941 sur dénonciation d’un militaire traître agent du contrespionnage allemand et condamné à mort par la cour martiale allemande avec huit camarades. Il sera finalement exécuté après l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS en représailles du meurtre d’un aspirant allemand par le résistant communiste Pierre Georges, le futur Colonel Fabien, au Mont Valérien le 29 août 1941. Il est devenu Compagnon de la libération à titre posthume.

 

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Ces trois « faits caractéristiques » très divers permettent de bien comprendre l’impression diffuse de gâchis laissé par un quinquennat qui s’annonçait brillant. Le Président que l’on croyait doué du charisme nécessaire pour faire accepter les réformes difficiles qu’imposait le redressement de la France n’a au total pas su, ni pu, apporter à son pays d’adoption (selon ses propres dires), tout ce que celui-ci lui avait apporté et qu’il prétendait vouloir lui rendre. Le mélange immédiat des genres, l’incohérence doctrinale conduisant à l’adoption de politiques contradictoires, l’inconsistance identitaire ont-ils été produits par l’idiosyncrasie d’un tempérament « hyperactif » insuffisamment préparé à l’exercice du pouvoir suprême ? On peut le penser en observant que son impatience brouillonne l’a conduit à brûler trop vite tout ce qu’il touchait, y compris son propre environnement humain : songeons ici à ces talents politiques à l’état brut qu’étaient Rachida Dati ou Rama Yade révélés au cours des campagnes présidentielles et législatives, trop vite exposées comme ministres, alors qu’elles brûlaient les planches médiatiques et auraient pu utilement transformer et diversifier la base populaire de l’UMP pour le futur. L’hyper-président trop pressé a de la sorte réussi à devenir le plus rapide has been des Présidents de la V ème République. « Car le temps ne respecte pas ceux qui ne le respectent pas » avait soufflé Jean-Pierre Raffarin.

 

Si ce quinquennat fut manqué, on peut le voir par ces quelques flash back, c’est pour des raisons qui dépassent les peines de cœur de son titulaire (selon l’hypothèse avancée par l’empathique Catherine Nay), qui a vite su se consoler « sérieusement », et vont plus loin. L’irréflexion, l’inconséquence, l’improvisation, l’impatience, qui dessinent en creux les qualités que l’on est en droit d’attendre d’un premier personnage de l’Etat, ont créé un brouillage permanent que le talent dialectique de l’artiste s’est vainement efforcé de dissimuler ou de sublimer. Le refus de lui accorder un second mandat, malgré le peu d’attirance de l’électorat pour son adversaire dont témoigne un score serré, en est la preuve indiscutable. Les Français sont ressortis de ce quinquennat déçus et comme « barbouillés » par une incohérence profonde, annoncée à l’avance sans qu’on y prenne garde, et symbolisée par une forme de trahison inaugurale. Le contraste est grand entre cet anti-modèle démocratique et celui qu’exprimait Karl Rove, conseiller politique du Président Bush, durant la campagne pour sa réélection (car Georges Bush dont nous ne faisons pas grand cas de ce côté de l’Atlantique a quant à lui réussi à être mieux réélu qu’il n’avait été élu) : « aussi longtemps que nous défendrons ce que nous représentons, nous serons réélus ». Cette « petite phrase » nous rappelle que tout n’est pas permis en politique et qu’il y a des conséquences électorales à l’infidélité politique. Le peuple souverain garde le pouvoir…au moins d’élection.

 

Le Président Hollande a-t-il suffisamment médité face à ce bilan d’un homme dont il a voulu prendre le contrepied jusqu’à se définir en opposition personnelle à lui (Moi Président, je ne…pas…) mais du style activiste et brouillon duquel il semble avoir du mal à se départir quelque temps après ? Prétendre promouvoir une démocratie apaisée et faire passer en force un « changement de civilisation » par une simple loi, même avalisée à la va-vite par un Conseil constitutionnel étonnamment abstentionniste sur un sujet majeur où le principe de précaution était interpelé, ne relève-t-il pas du même genre de faux pas liminaires irrattrapables que ceux qui ont marqué dès l’origine le quinquennat de son prédécesseur ?

 

Bernard Cherlonneix

Président de l’Institut pour le Renouveau Démocratique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Il faudrait peut-être prendre le temps de psychanalyser ce propos, ce n’est en tout cas pas le nôtre. Mais, au-delà de ce que nous y voyons, cette sorte de fissure initiale, annonciatrice d’un écroulement futur, il est difficile de ne pas souligner quand même l’asymétrie de cette double négation. Car s’il est pour le moins étonnant d’annoncer que l’on ne trahira pas à un auditoire dont cela ne doit pas être la pensée dominante au lendemain de la victoire de son champion, il est proprement stupéfiant de dire à ce public et à quiconque qu’on ne le décevra pas, car c’est stipuler pour autrui. Autant il est admissible en bonne logique de soutenir à un électorat qu’on ne le trahira pas même si un tel paradoxe devrait plus faire tiquer l’auditeur que guérir son inquiétude, car il dépend de soi de ne pas trahir, autant il est inadmissible de prétendre à l’avance ne pas décevoir autrui, car cela ne dépend pas de soi, mais du jugement de l’autre. Incohérence et arrogance composent à l’aube de ce quinquennat un inquiétant cocktail qui aurait dû éveiller plus de soupçons.

[2] Voir l’analyse de Pierre Giacometti directeur général d’IPSOS dans Le Point du 21 juin 2007, p. 34.

[3] Discours à l’Assemblée nationale du 3 juin 1953.

[4] Voir en particulier Stéphane Courtois Le PCF dans la guerre De Gaulle, la Résistance, Staline, sous la direction d’Anne Kriegel, Ramsay, 1980.

[5] Voir Michel Onfray, Les consciences réfractaires, Contre-histoire de la philosophie 9, Grasset 2013, pp. 56-57.

[6] Voir Honoré d’Estienne d’Orves, pionnier de la résistance : papiers, carnets et lettres, France Empire, 1985.

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